Les Bretons veulent oublier la pollution

Depuis ce fameux 12 décembre, date du naufrage de l’Erika à septante kilomètres au large de la Bretagne, Loïc Le Meur, maire de Ploemeur, 19 500 habitants, à la pointe occidentale du Morbihan, peinait à sécher ses larmes: Du fioul, il en est venu tous les jours pendant plusieurs semaines! Si, aujourd’hui, le magistrat a retrouvé le sourire, c’est grâce aux pompiers de sa bourgade, aux bénévoles accourus des environs et aux militaires dépêchés sur place par le gouvernement. Grâce à leur action, les plages de Courégant, Kerroc’k ou du Fort-Bloqué ont retrouvé ou sont en voie de retrouver leur aspect naturel.

Pour en arriver là, il aura fallu déployer d’incroyables moyens. Des pelleteuses et des cribleuses ont d’abord tamisé le sable. Puis, dans un entrelacs de tuyaux et de jets sous pression, plusieurs dizaines d’hommes ont lavé des milliers et des milliers de cailloux et de galets, un par un, avec de l’eau, rien que de l’eau, puisée dans des citernes alimentées par les soldats du feu.

L’opération a coûté plus de 3,5 millions de francs français (soit 850 000 francs suisses) à la collectivité locale, qui espère bien se faire rembourser un jour, mais ne se fait pas trop d’illusions. On en a profité pour enterrer les lignes de téléphone et mettre en uvre un nouveau plan d’aménagement, se console Loïc Le Meur.

Le long des côtes affectées par le naufrage de l’Erika, les sauveteurs ont évacué plus de 100 000 tonnes de souillures. Des dizaines de chantiers de dépollution sont encore ouverts. Nul ne sait cependant quelle quantité de carburant s’est échappée du pétrolier ni combien il en reste dans ses soutes, à 120 mètres de fond. Ce qui n’empêche pas Michelle Demessine, secrétaire d’Etat au tourisme, d’expliquer aux journalistes en visite sur place que la situation s’améliore de jour en jour et que de nombreuses plages sont même plus propres qu’antérieurement.

Président du Comité local des pêches de Concarneau, dans le Finistère, Jean-Pierre Salaün appelle aussi de ses vux un retour à la normale. Pour l’instant, quand il remonte ses filets sur son bateau, il dit encore redoubler de vigilance. D’ailleurs, les contrôles vétérinaires demeurent renforcés au moment de la criée, toute prise suspecte prenant illico le chemin des laboratoires. Si, jusqu’à ce jour, je n’ai pas pas eu de mauvaise surprise, j’ai perdu plusieurs dizaines de milliers de francs dans l’aventure, témoigne-t-il. Et mes prises valent à peine la moitié de ce qu’elles valaient auparavant.

Les coquillages racontent

Biologiste, Roger Maheo est, lui, responsable des vingt-cinq stations d’observation mises en place dans toute la Bretagne pour suivre les effets de la catastrophe sur l’eau et la faune. Se méfiant des psychoses collectives, il ne croit guère aux traces sombres que certains auraient décelées sur la chair des poissons. Il est en revanche convaincu que les coquillages, qui filtrent en permanence l’eau de la mer, permettent des analyses très fines et très parlantes. La catastrophe a marqué les mollusques, explique-t-il. Les seuils de tolérance n’ont toutefois jamais été atteints et, depuis plusieurs semaines, l’état sanitaire des invertébrés est en constante amélioration.

On le devine: le gros problème de la Bretagne consiste désormais à restaurer son image dans le grand public. A expliquer que le fioul n’a pas maculé toutes les plages du littoral, mais seulement certaines d’entre elles. Et à faire valoir les efforts déployés pour laver celles qui ont été barbouillées. Avec des résultats forcément plus probants dans le sable que sur les roches escarpées.

De la communication de ces nouvelles en demi-teintes dépend la réussite de la prochaine saison touristique, dont le chiffre d’affaires avoisine, en temps ordinaire, les 100 milliards de francs français (25 milliards de francs suisses).

Effort d’honnêteté

Pour l’heure, par rapport aux années antérieures, les réservations pour l’été sont en retrait de 10 à 30%. Mais les chiffres peuvent encore évoluer favorablement. A intervalles réguliers, les autorités départementales et les collectivités locales publient des bulletins d’information très précis: état du sable sec et du sable humide, du sable de surface et du sable de fond; état des rochers et des galets; traces d’irisation, etc.

Bref, un gros effort d’honnêteté et de transparence, quand bien même certaines constatations laissent songeur: cordons de galets très sales et oiseaux mazoutés (commune de Plovan); achèvement du grattage manuel et décapage des gros impacts en cours (commune de Concarneau); présence de petites billes dans le sable (commune de Port-Louis).

Nous ne pourrons oublier l’Erika qu’une fois les rapports de confiance rétablis entre nos hôtes et nous, explique Yves Bonnot, président du Comité régional du tourisme de Bretagne. Par bonheur, les vacanciers ne se focalisent pas tous sur le littoral. Nombreux sont ceux qui apprécient également l’arrière-pays. Sur 100 touristes débarquant en Bretagne, 35% proviennent de l’étranger. Les Suisses figurent en cinquième position, après les Allemands, les Hollandais, les Belges et les Anglais.

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