Istanbul: un thé entre Bosphore et bazar

Istanbul, c’est trois villes en une: Byzance la grecque; Constantinople la romaine, reine de l’Asie et de l’Europe; Stamboul l’ottomane, prunelle du monde et nombril de l’islam. Déchue de tous ses titres, elle ne cesse de magnétiser le visiteur.

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Tout le monde vous le dira: il faut arriver à Istanbul par la mer. A défaut de pouvoir découvrir la ville depuis la lisse d’un de ces grands paquebots blancs qui vont mouiller à Beçiktas, n’ouvrir les yeux qu’à la confluence de la Corne d’Or et du Bosphore. De là, on comprend la ville d’un seul coup d’il. Le vieux Stamboul, implorant le ciel de ses innombrables minarets dressés, est bâti sur une avancée de terre.

Situation idéale: au sud, la mer de Marmara, au nord l’estuaire de la Corne d’Or (ainsi nommée pour sa teinte dorée au couchant), au levant, le détroit du Bosphore et l’Asie. Oui, la ville est monumentale, tentaculaire. Elle est devant, elle est derrière, elle s’étire dans tous les axes de la boussole, à cheval entre deux continents: l’Europe et l’Asie.

Tout embrasser de ce spectacle tient de l’acrobatie visuelle. On peut tenter celle des mots: grandiose, prodigieux, fascinant. Mais aussi: chaotique, tumultueux, anarchique. A la confluence de l’Orient et de l’Occident, le meilleur côtoie souvent le pire; l’Istanbul d’aujourd’hui est une fourmilière dont plus personne, pas même les autorités, ne connaît le nombre d’habitants. Dix ou vingt millions?

Voyez le quartier d’Eminonü, autour de la gare: une population de 100 000 habitants et un flux quotidien de 2 millions de pendulaires qui foncent vers les stations d’autobus, vers les embarcadères, vers le pont Galata, achetant un maïs grillé, un çimit (pain au sésame), un billet de loterie, un briquet à l’un ou l’autre des mille marchands ambulants qui n’en peuvent plus de réajuster leurs prix chaque mois que fait Allah, mais qui, tous – passants, pendulaires et marchands – paient 50 000 livres turques (30 centimes suisses) sans rechigner pour aller se soulager la vessie!

Voyez la grande avenue aquatique du Bosphore: des centaines de bateaux de tout tonnage le traversent sans jamais s’éperonner. Les eaux de la Corne d’Or sont polluées mais les poissons vivants. Et les pêcheurs les mangent sans en être affectés. Mieux: ils les vendent. C’est cela, le quotidien des Stambouliotes: un équilibre précaire entre la vie et la survie.

Toujours fascinante

Pour plus de munificence et de grandeur, prière de se tourner vers le passé. Ou plutôt vers les vieilles pierres, car les anciennes maisons de cèdre ont disparu par quartiers entiers dans les incendies, spectacles magnifiques dont certains pachas décadents se régalaient.

Ne pas oublier que Byzance fut construite par les Grecs en 658 avant notre ère. Tombée dans l’escarcelle de l’empire romain, elle devint Constantinople après avoir été La Nouvelle Rome de l’empereur Constantin. Au XIe siècle, Constantinople était la ville la plus fastueuse et la plus grandiose d’Occident. Mais en 1204, les barons de la Quatrième Croisade mettent la ville à sac, détruisant la plupart des chefs-d’uvre d’alors.

En 1452, Constantinople tombe aux mains des Ottomans et devient Stamboul. Malgré les innombrables pillages, sièges et autres mauvais traitements de l’Histoire, l’Istanbul d’aujourd’hui continue de fasciner: à commencer par le majestueux face-à-face de la basilique Sainte-Sophie et de la mosquée Bleue, merveille de l’art ottoman, en poursuivant par le palais de Topkapi, allégorie des Mille et Une Nuits, avec ses musées, ses cours, ses jardins du Sérail

Mais ne traînez pas trop dans ces périmètres d’histoire pétrifiée, l’âme de Stamboul s’abreuve plus volontiers d’un thé rouge que de ce jus de cerise servi par les porteurs d’eau aux porteurs de caméscopes et d’appareils photographiques. Filez au bazar Egyptien ou au Grand Bazar pour vous allumer les pupilles de cette lumière de mandorle dégoulinant des bijouteries, des dinanderies, des joailleries, pour vous égarer dans le lacis de ruelles couvertes et pour, finalement, débusquer la plus minuscule échoppe de tout le bazar, celle du marchand de thé – un mètre et demi carré à tout casser mais qui sert plus de 1000 thés par jour.

Voilà encore la Turquie! Le café turc est devenu trop cher, rares sont les personnes qui en boivent encore. Par contre, le thé! C’est un thé cultivé dans les montagnes de la mer Noire, près de Rize. On le sert rouge et fort dans des petits verres-tulipes. Partout. Dans la rue, sur les places, dans les boutiques, dans les salles d’attente; partout, il y a un coltineur qui fait la tournée, le plateau rempli de petits verres ambrés et qui crie Çaiaai! Çaiaai! On voit rarement d’où il sort, on ne sait pas où il va, mais il est là pour vous compter votre dû quand le verre est vide. Vous avez pris cinq thés? Il y a cinq soucoupes empilées sur votre table, des soucoupes blanches comme des corolles, avec trois pétales rouges.

L’heure de la prière

A Beyazit, juste après le Grand Bazar, le thé a le goût de la javel, mais le lieu est un des plus intimes de la ville, un de ces endroits qui doivent leur existence à la négligence des siècles. Imaginez une très vieille mosquée grise de consomption, un marronnier d’Inde aussi vieux et vénérable, mais d’une verdeur à briser le soleil en mille morceaux, et ombrageant la place d’une majesté ottomane.

Vers le troisième appel à la prière, la place fait le plein de petits vieux, barbichus pour la plupart, dont on ne sait s’ils sont brocanteurs fondamentalistes, ascètes défroqués, mollahs à la retraite; ils prennent possession de la place comme on le fait depuis des siècles.

Des années de pratique en ce lieu béni leur ont poli le crâne et le détachement; ils ne gagnent pas leur vie, mais la perdent tranquillement, en égrenant leur chapelet d’ambre. Istanbul, c’est toujours cela. Mais bien davantage encore.

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